Moncef Marzouki

Ils ont encagé la lionne

Sousse le 27/06/2001

Le 26 juin, Sihem Ben Sedrine, journaliste et militante de la première heure pour la Démocratie et les droits de l'homme en Tunisie, a été interpellée à sa descente d'avion, et jetée à la prison de ''la Manouba'' pour ''diffusion de fausses nouvelles'' à l'étranger. Nous étions un certain nombre d'amis venus à l'attendre à l'aéroport de Tunis - Carthage, le bruit ayant couru qu'elle pourrait être arrêtée pour avoir stigmatisé crûment  la corruption et la dictature, les deux plaies béantes de la Tunisie de Ben Ali.
L'arrestation confirmée, je vis autour de moi, l'humeur générale basculer dans la colère, l'indignation, le dégoût, la révolte. Moi, par contre j'étais tout simplement amusé. Il faut dire qu'avec la longue pratique de ce régime, peut-être aussi l'âge, voire même le début de ce que d'aucuns nomment sagesse, je ne réagis plus aux travers des humains - les miens compris - que par deux modes affectifs : l'agacement et l'amusement.
Le même événement sera vécu sur un mode plutôt que l'autre en fonction d'infimes facteurs positionnant l'aiguille de l'humeur tantôt dans le vert de l'amusement, tantôt dans l'orange de l'agacement .
Ce matin le détail infime, était l'accoutrement de mes anges gardiens qui ne me lâchent pas d'une semelle, et qui sont montés avec moi dans le train en m'encadrant soigneusement, au cas ou j'aurais l'idée de sauter en marche. Lunettes de soleil, casquettes de base-ball, short bouffants, chemises bariolées, on aurait dit des touristes hawaïens. Je n'ai pas arrêt le long du trajet de rire dans ma barbe. La caractéristique fondamentale, l'essence comme diraient les philosophes d'une dictature est ce côté à la fois sinistre et ridicule si difficile à rendre dans le cinéma et la littérature, mais qui signe quand il est bien rendu à la fois la réussite de l'œuvre et la mise à nu du noyau dur de toute dictature. L'arrestation de Sihem porte mon amusement à son comble. Ils ont encagé la lionne. Elle, va s'amuser, mais eux…. les pauvres. Cette femme intrépide, inflexible, non - intimidable, va leur en faire voir de toutes les couleurs.
La connaissant depuis vingt ans, c'est comme si je la voyais dompter ses gardiennes, en faire ses subordonnées. Journaliste jusqu'au sang, avant même d'être militante des droits de l'homme, je la vois s'atteler au travail. Une telle occasion ne se perd pas. Il faut dire que nous manquions singulièrement d'informations sur les prisons de femmes. le long des années, et avec le nombre de Tunisiens embastillés dont la plupart des militants des droits de l'homme, nous avions fini par faire le tour des horreurs du système pénitentiaire de la dictature - encombrement épouvantable, auto - mutilation de protestation, viols de mineurs, drogue, sévices etc. La moisson était si considérable que nous en avions fait un rapport publié en Octobre 1999 au nom du Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT) dont Sihem est aujourd'hui la porte-parole. Par contre sur les prisons de femmes, nous ne savions rien ou quelques vagues rumeurs plus inquiétantes les unes que les autres et tout aussi invérifiables. En 1986, Sihem avait déjà fait un bref séjour à la prison de la Manouba.
A sa sortie, elle a fait un compte-rendu au bureau directeur de la ligue des droits de l'homme, dont nous étions tous les deux membres. Deux choses l'avaient particulièrement révoltée. Le plus endurci des criminels hommes recevra la visite de sa femme, de ses enfants. Par contre une femme en prison est une honte qu'on s'empresse d'effacer de son souvenir. Le plus souvent, elle ne verra ni mari, ni enfants, ni parents et ce pendant des années.
L'autre différence est que dans les prisons de femmes, les journaux étaient tout simplement interdits. Depuis quand des femmes et de surcroit des criminelles ont-elles besoin de lire? Sihem, lectrice enragée, passionnée de Borgnes et de Kundera doit subtiliser les journaux d'emballage pour rester en contact avec l'écrit.
Voilà donc l'occasion rêvée pour voir ou en est la situation, vérifier surtout comment se perd l'humanité, dans ces lieux de cauchemar que sont les prisons tunisiennes, quand on est un humain de sexe féminin. Mais Sihem, va les rendre fous à tous les niveaux ou se joue le combat entre une société civile développée et un régime digne de l'Amérique latine ou du Moyen-orient des années 50.
Je songe déjà à la tête du juge d'instruction quand la lionne se déchaînera contre lui et contre toute cette parodie de justice, ou l'appareil policier essaye de cacher l'arbitraire dans lequel il fait vivre le pays, derrière une feuille de vigne qu'il appelle la loi. Mon amusement frise la jubilation quand je ''vois'' la tête du pouvoir devant le tollé général, la montée d'un nouveau cran de l'hostilité de l'opinion nationale lasse de ce régime ou seuls fonctionnent les réflexes et plus spécialement le réflexe de la répression, la mobilisation de la plus puissante armée au monde, celle des journalistes pour une des leurs. Je ''vois'' sa tête devant l'exaspération croissante de la société civile car jamais le divorce n'aura été aussi grand entre elle et le pouvoir. D'un côté une mobilisation sans précédent pour l'amnistie générale, de l'autre la poursuite du remplissage des prisons.
Quelle absurde fuite en avant dans une politique contre - productive et sans perspective!! Contre cette folie répressive, il y a la résistance démocratique de l'intérieur dont Sihem est l'une des figures emblématiques. De l'extérieur, c'est la solidarité démocratique des sociétés civiles sœurs qui doit jouer à plein. La française qui fête dans l'allégresse la loi de 1901, en oubliant parfois ce que sa promulgation a coûté hier aux Français, ne doit pas fermer les yeux sur ce qu'elle coûte aujourd'hui aux Algériens ou aux Tunisiens.
L'un de mes amis Belges m'a appris une très belle phrase ou il est dit :

''Ce qui est le plus dangereux au monde ce n'est pas le bruit des bottes, mais le silence des pantoufles''.

Puisse ce silence se faire clameur montant de toute part:
Libérez la lionne.

 




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