Message de Moncef MARZOUKI du 30 mars 2001
Chers amis
Le 1er Mars dernier s'est pass� quelque chose que d'aucuns ont consid�r� comme inoui et que j'ai consider� pour ma part comme faisant partie de l'�volution ou plus exactement de la d�gradation normale de la dictature. Rappelez vous. Je devais passer le t�moin � sihem ben sedrine � la t�te du CNLt. la police s'�tait oppos� par la force � la r�union en tabassant kHdija cherif , Abdelkader ben khmiss , en me bousculant etc.
Mais c'est de ce qui s'est pass� le lendemain que je veux vous parler.
A neuf heures du matin , je me pr�sente au si�ge du CNLT , pour voir ce qui se passe.
Une horde de policiers me barre le passage et me prie de d�gager.
Je n'ai pas l'habitude de discuter , encore moins de me chamailler avec des subalternes. Je fais demi tour en maugr�ant.
Surprise.
La horde me suit en m'abreuvant d'injures et � haute voix.
-Eh le p�d�, va donc t�l�phoner � El Jazira.
-tra�tre, vendu, salaud, crie une autre voix.
la horde me suit du ''passage ''jusqu'a l'avenue Bourguiba .Ces malfrats d�guis�s en policiers ou ces policiers d�guis�s en malfrats , continuent � me coller , redoublant de sarcasmes et d'injures.
Je connais bien cette flicaille, depuis le temps que je l'ai sur les talons.
En g�n�ral ils sont � la limite de l'obs�quiosit�, l� ils sont � la limite du passage � tabac.
Je reconnais le ph�nom�ne de l'amplification propre a l'ex�cution des ordres dans une dictature.
En D�mocratie , un ordre est ex�cut� de fa�on professionnelle sans plus.
En dictature , il est toujours amplifi� dans un sens ou dans un autre.
Les subalternes sont si apeur�s qu'il vont en rajouter. Quand on leur dit d'�tre polis , ils sont carpette, quand on leur dit d'�tre m�chants, ils font les doberman.
Donc on leur a donn� des ordres, mais mes lascars en rajoutent quand m�me un peu beaucoup.
La situation est p�nible et franchement g�nante, surtout avec tous ces regards inquiets des passants, qui ont bien vu � qui ils ont affaire (le walkie talkie et tout le tralala).
Exit l'id�e de faire face.
Un pugilat avec ces armoires � glace o� m�me le cerveau doit �tre fait avec du muscle ! hors de question.
J'ai souvent reproch� � certains de mes amis , qui n'ont rien � prouver sur le plan du courage physique , d'en venir aux mains avec ces dr�les de policiers.
Quelle id�e d'aboyer avec un chien qui vous aboie ou pire encore de l'attraper pour le mordre sous pr�texte qu'il vous a mordu.
Or ces hommes ont accept� de se d�faire de leur dignit� et de faire le chien. De toutes les fa�ons ce n'est pas avec eux que j'ai un litige, mais avec le ma�tre qui les a l�ch�s sur moi.
Exit l'id�e de protester. Aupr�s de qui?
Reste une troisi�me id�e � �vacuer. Je la sens fuyante , essayant se cacher un peu honteuse d'elle m�me ,et pour cause.
Dis donc l'id�e, oui toi la bas , au fond du puits , oui oui, toi , n'essaye pas de te d�biner , viens par ici , que je te vois de plus pr�s.
L'id�e, ne sachant plus ou se cacher , se pr�sente � la lumi�re de la conscience.
Je l'examine amus� et irrit�.
-Ah oui , quand je serais pr�sident, ils verront de quel bois je me chauffe. HaHa , encore faut-il que tu le deviennes pr�sident , et alors comment vas-tu t'y prendre ? en les soumettant � la torture d�mocratique. Allez ouste par ici la poubelle. L'id�e se d�lite. Les mots qui la formaient vont se chercher de nouvelles phrases pour faire des id�es accept�es par un esprit qui a inscrit comme devise sur le fronton du temple: en situation de faiblesse ne jamais se rendre , en situation de force ne jamais se venger.
-H� toi le vendu etc.
La sc�ne ressemble de plus en plus � une chasse � courre en plein centre de la cit�. Revolte.
Oui oui , me dis-je , tu es un lion et non un renard , encore moins un lapin, mais continue quand m�me de garder ton calme , le politique est d�j� au plus bas dans ce pays, inutile d'ajouter � sa d�ch�ance.
Brusquement j' ai envie d'un caf�. je m'installe � une terrasse � l'avenue de Carthage et commande un expresso bien serr�.
La horde s'installe sur le trottoir en face , agite ses walkie- Talkie et crie de plus en plus fort.
-Alors le Moncef , on va � Sousse ou � Hammam lif ! ! ? j'essaye de les oublier et de me concentrer sur mon caf� que je prends toujours sans sucre, peut �tre pour savourer une amertume qui ne soit pas pour une fois synonyme de souffrance, mais du plaisir mitig� qui est celui de vivre et de plus dans un pays comme le n�tre
-Alors Moncef , on se le boit ce caf� en vitesse!
Passent des �trangers tout aussi intrigu�s et ahuris que les autres badauds.
�a des fonctionnaires de l'Etat Tunisien ? Je me sens accabl� , submerg� de sentiment de honte. J'ai honte d'eux , j'ai honte pour eux. J'ai surtout honte pour la Tunisie sous la botte des mafieux et des barbouzes.
Dans quel pays, m�me vivant sous la dictature, verrait-on un ancien candidat � la pr�sidence de la r�publique, un homme, un opposant, un m�decin , j'ose le croire , connu et respect�, poursuivi en plein centre de la capitale par des fonctionnaires le traitant de ''''Tahan''
Brusquement je r�alise � quel point cette sc�ne est r�v�latrice du d�labrement de notre Etat.
Or L'Etat a beau �tre un monstre froid, il n'en a pas moins besoin de r�gles, Mieux il est celui qui les �nonce. Il est l'ordonateur et le protecteur des lois. Hegel en faisait une quasi divinit� car il est suppos� Incarner le droit, l'histoire , l'essence de la nation.
De par sa fonction , il se doit d'�tre le protecteur de nos vies , de nos biens et de nos libert�s, de nos droits dont le plus pr�cieux : la dignit�.
Son prestige -la fameuse '' haiba ''- lui est conf�r� � la fois par la grandeur de sa mission , tout autant que par le style de son exercice o� tout ce qui est vulgaire , choquant , de basse facture ,dessert, et doit donc �tre combattu , au pire cach� , rel�gu� dans les culs de basse fosse.
Or c'est tout cel� qui s'exhibe en permanence et avec quelle arrogance , quelle ostentation , quelle b�tise!
Ce qui fonde la ''haiba'' n'est pas la simple crainte du pouvoir dont on sait qu'il est le ma�tre de la violence l�gale , mais la perception de ce destin qui est celui , d'incarner les valeurs de justice , de rigueur , de force tranquille , d'ou l'admiration et pourquoi pas la fiert� l'attachement.
La grandeur de l'Etat n'est -elle pas d'abord une affaire de style, une question de mise en scene, un enjeu qui se joue d'abord au niveau du symbolique.
L'Etat est en fait le p�re symbolique, qui peut exercer son pouvoir par la coercition mais qui ne peut exercer son autorit� que s'il se montre cr�dible , digne de confiance et de respect. .La regle chez nous est simple : l'Etat a de plus en plus de pouvoir et de moins en moins d'autorit� , processus do't la fin inexorable ne peut �tre que sa destruction.
-H� donc va en France , tu y seras bien pay� pour ta trahison ! !
Me revient � l'esprit toutes les �tapes de sa plong�e dans les abysses de l'indignit� et de la vulgarit� , entam�� il y a vingt ans sous le regne de ce vieillard indigne et pr�cipit�e par son ministre devenu son tombeur.
Il ya bien s�r le fond :arbitraire corruption , torture, confiscation de la souverainet� populaire etc
Il ya surtout ,la forme ou plut�t le style, confessons le, propre � ce r�gime qui se qualifie d'�re nouvelle : Usage contre les opposants de cassettes pornographiques , de vol des voitures, de casse de bureaux, de journaux de caniveau , et puis �a , en attendant le r�gne au grand jour des tontons macoutes et l'apocalypse des voyous.
De la boue , toujours de la boue , encore plus de boue sur les armoieries et le blason de ce qu'on ose � peine appeler encore la R�publique.
le premier hors la loi aujourd'hui en Tunisie est l'Etat.
C'est de ses ruines symboliques et affectives , que nous devons le relever afin qu'il ne soit plus objet de crainte et de m�pris, mais de confiance et d'adh�sion.
-Alors le tra�tre, c'est fini ce caf�, ouais.
De nouveau, je suis frapp� par ce que le comportement de ces agents de l'Etat z�ro, r�v�le.
Le message est clair : Nous ne te respectons pas , nous ne respectons rien ni personne.
la suite n'est pas cri�e . Elle est tue , probablement dans la douleur et la honte. Elle n'en est pas moins �vidente et dans un certain sens path�tique : Nous ne respectons m�me pas nos propres personnes.
Relever l'Etat de ses ruines symboliques et affectives, passera donc par un pr�alable incontournable : redonner aux hommes et aux femmes de ce pays fussent-ils des policiers, le sens du respect de soi ;redonner aux institutions de l'Etat , fussent-elles, les diverses polices, le sens du r�le digne qu'elles doivent incarner dans un Etat digne de ce nom.
Voil� donc la situation, l'ambiance. Voil� aussi le programme :
Relever la t�te, relever l'Etat, Relever le pays.
Merci et bon combat � nous tous.



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