Chroniques de vacances dans un pays à bout de patience

Par : Moncef Marzouki

Septembre 2000

 

Quand l’huissier de justice me remit le 29 juillet mon arrêté d’expulsion de l’Université, ma première idée fut que les vacances vont être anormalement longues, mais qu’il n’y avait aucune raison de les gâcher pour autant.Rêves de sable, d’oasis et de soirées familiales.

J’appelle mon frère Mohamed Ali à Douz :

- Je viens, mais par pitié ne le dis à personne. Ils seraient capables de me faire un procès pour exercice illégal de la médecine.

- Oui, oui, ne t’inquiète pas.

A son ton, j’ai toutes les raisons de m’inquiéter.

Le premier soir, c’est la famille qui vient saluer. Une famille de la taille d’un clan comme c’est souvent le cas dans nos campagnes. Ils sont au moins cinquante. Heureusement que le « houch » est assez vaste pour qu’on y joue au foot, mais où trouver assez de verres pour le thé ? Assis sur les nattes sous les palmiers, le clan des Bedoui est au complet.

Le ton est à la colère. Une colère qui me surprend par son intensité.

- Tu as vu le torchon qui t’a traité de chien et nous de race de chiens.

Une race de chiens... Nous ? Ils ne perdent rien pour attendre, car ce n’est pas toi qu’ils ont insulté mais Douz, le Sud et toute la Tunisie.

- Qu’est ce qui t’étonne ? Quand on n’a pas d’idées, il ne reste que l’invective.

- Mais avec une telle bassesse ?

- C’est leur style et leur niveau depuis toujours, une sorte de marque déposée.

- Allons, allons, vous en faites tout un plat. Quand on lève son museau pour cracher sur un palmier, c’est sur sa propre gueule que coule le crachat.

J’écoute accablé, ma « famille » se déchaîner. Quel génie a ce régime, par des actes irréfléchis, pour se faire détester par les bourgeois, les vendeurs ambulants, les Islamistes, les taxistes, la gauche, les vendeurs patentés, les démocrates, les Bourguibiens, les brebis galeuses de la police, les journalistes étrangers, les lycéens, les sudistes, les Sfaxiens, les écrivains, les gosses qu’on déleste de leur argent de poche pour cause de 2626, les médecins accusés de faux certificats, les avocats et j’en oublie... Si je devais lui choisir un logo, ce ne serait pas la matraque mais le boomerang.

Nuit agitée, réveil matinal. C’est déjà la cohue familière. J’appelle Mohamed Ali et je « l’engueule ».

- Je t’ai dit mille fois que je refuse de transformer la maison en dispensaire, que je n’ai pas d’instruments, que je ne suis pas devin, que je ne fais pas des miracles avec mes mains nues.

- Pour les consultations, tu prendras la chambre de Sumaia et pour les visiteurs la chambre du père.

Inutile de discuter. Pour lui j’appartiens au pays d’ici. Et puis les gens ont si confiance, ils sont si fiers de « leur professeur », etc.

Il n’y a plus qu’à faire contre mauvaises fortune bon coeur. Les malades font la queue devant la chambre réquisitionnée pour tout le séjour. Comme d’habitude, il n y a pratiquement que des femmes. C’est toujours la même douleur de l’âme chez ces opprimées des opprimés. Mais il y a parfois de sérieux problèmes. Il faut prescrire, rassurer, trier, orienter. Mais à partir de maintenant ? Qui me fera à l’hôpital la biopsie, la radio qu’il faut puisque je suis devenu un Paria ? Ah ! ces chers collègues de la faculté de Sousse, ces chers élèves qui n’ont pas bougé le petit doigt après mon expulsion et qui auraient du le faire, non pour défendre mon honneur mais pour défendre le leur, et celui de la médecine tunisienne.

Pourtant, il faut trouver une solution. Il le faut.

Rude journée.

- Ce soir c’est le peuple de Douz qui vient te saluer. On risque de manquer de place.

Ils sont venus, ils sont tous là même ceux de Kebili, de Mednine, de Gafsa et de Tataouine.

Le « Houch » de dispensaire de jour se transforme en assemblée de nuit. Combien sont-ils ? 200 ? 300 ?

C’est d’emblée le débat, houleux, passionné, unanime. Et ce sont les mêmes histoires qu’on entend de bout en bout de la Tunisie : corruption, arbitraire de la police, paranoïa du système, misère, dysfonctionnements de l’enseignement, de la justice, de la santé, l’Insupportable discours d’autosatisfaction à la télé, la bouffée d’oxygène de (la télévision) El-Jazira.

- Tout change sauf leur discours et leurs pratiques. Ils nous prennent pour des débiles mentaux, mais c’est eux les débiles.

- On n’en peut plus, on en a raz le bol.

- La police est dans la mondialisation elle aussi. Elle se privatise.

L’autre jour j’ai du payer trois fois pour circuler de Gabès à Douz. Que faire ?

- Dire non, bougre d’idiot. Moi, ils ne verront jamais la couleur de mon fric. L’an dernier ils s’y sont frottés, ils s’y sont piqués. J’ai dit non, alors ils m’ont retiré mon permis, je suis passé au tribunal à Sfax. J’ai perdu un temps fou, j’ai eu des ennuis à la pelle mais moi au moins, ils ne me tondront pas comme toi, hé le mouton.

Je me dois d’intervenir.

- Ne généralisez pas. Il y a plein de braves gens dans ce corps aussi. J’en emmène en stop quand c’est moi qui le décide. Ils me racontent leurs affectations à des centaines de kilomètres de chez eux, leurs horaires dingues, leurs salaires de misère. Ce ne sont pas les gens qui sont en cause mais un système foncièrement mauvais dont nous pâtissons tous.

Brusquement éclate la poésie. Dans ce pays de dépouillement et de rigueur, la poésie est à l’âme ce que l’oasis est à l’espace physique : le point de départ et le point de retour... le refuge.

C’est A… en personne qui récite. Silence de vénération.

Je n’ai point de maladie, Hormis le mutisme qu’on m’impose, Nous lèverons le drapeau de la fraternité. Là où ont flotté jadis des bannières incongrues.

Les hommes opinent, approuvent bruyamment. Quasi saouls par le verbe jaillissant comme le souffle du volcan, ils applaudissent à tout rompre. Courte nuit et interminables débats. Dernière interrogation susurrée avec un peu de gêne à la porte.

- Et maintenant que vas-tu faire, je veux dire maintenant qu’ils t’ont chassé de l’université ? Je ris à gorge déployée.

- M’en occuper à plein temps. Ils n’ont pas fini de mesurer leur erreur.

Le lendemain, je déambule dans les rues sablonneuses de Douz. Traîner sur la place du Marché, dire bonjour aux gens comme je l’ai toujours fait. Que de plaisirs simples, devenus brusquement hors de portée.

La promenade se transforme vite en quelque chose d’autre, procession, manifestation ?

Ils sortent de leurs échoppes, abandonnent leurs cafés, se précipitent sur moi, longues embrassades émues... congratulations... encouragements. La « race de chiens » visiblement veut envoyer un message clair à qui de droit à propos de soi-disant traître qui déshonore son pays à l’étranger.

Un destourien notoire me prend longuement dans ses bras.

- Cousin fais attention à toi, tu ne sais pas de quoi ils sont capables. Moi je les connais. Oui, fais attention à toi.

Sur la place du marche et sous le vieil eucalyptus, je m’arrête pour prendre un café et une rasade de souvenirs.

Mon père venait ici dans les années trente, organiser la première cellule destourienne, vendre les cartes du parti, plus tard ramasser les armes laissées par les Allemands.

Je n’ai pas le temps de me laisser aller à la nostalgie.

Un premier cercle s’organise spontanément puis un deuxième puis un troisième.

Me voilà avec trois cent personnes autour de moi surgis de je ne sais trop où.

On commence par me poser des questions déférentes, puis c’est la prise de parole généralisée.

Explosion. Tout y passe. L’eau qu’on va chercher à Bir Soltane à100 Km, celle de Douz étant trop salée alors que les touristes se douchent à l eau douce, la police et ses incessantes brimades, les Qawads ­informateurs partout, la misère, l’injustice, le favoritisme, etc.

Soudain une voix jeune éclate : Suffit les jérémiades, il faut que ça s’arrête. Oui nous n’aurons plus peur à partir d’aujourd’hui.

Oui, crie une autre voix, on va leur apprendre à nous respecter.

Je suis fasciné non par ce que j'entends mais par ce que je vois. C'est le forum grec. Sous l’arbre centenaire et sur la place centrale de la cité, les hommes ont retrouvé spontanément ce dont on les a soigneusement et méthodiquement dépouillés : la citoyenneté.

Me revient à l’esprit cette fière boutade de Périclès, citée par Thucidyde dans la guerre du Péloponnèse : Nous Athéniens sommes le seul peuple au monde à tenir les hommes qui ne s’occupent pas de politique non pour des citoyens tranquilles mais pour des citoyens inutiles.

Ils les veulent depuis un demi-siècle tranquilles et donc inutiles.

Maintenant, je sais au plus profond de moi-même qu’ils ont lamentablement échoué et que ce peuple sujet se prépare à devenir un peuple citoyen.

De nouveau la poésie. C’est un personnage à Douz que ce Belgacem, vendeur de légumes, poète et héros.

Eh dis-moi, mon fils vit dans la désolation, et le tien dans le luxe.

Ton fils libre parcourt le monde. Le mien ne souhaite que la mort pour connaître enfin la liberté. Les jeunes applaudissent en désordre puis en rythme saccadé. Il y a dans ce rythme quelque chose de menaçant.

De loin rodent policiers et Qawads. Mais qu’importe, puisque ce sont eux qui ont peur maintenant.

Il faut partir et surtout calmer les esprits.

Deux gamins attirés par ce tintamarre inhabituel se faufilent jusqu’au premier rang, j’entends le premier demander à son copain :

- C’est qui le monsieur, le Moutmad (sous-préfet) ?

Et l’autre de lui répondre d’un air de connaisseur :

- Mais non idiot, c’est le monsieur qui travaille à El Jazira et Papa dit qu’il veut faire le président. Tu sais, il est de chez nous.

***

Hurlement de femme. Mon cœur se glace. La mort qui frappe, oui, mais pas n’importe laquelle. Dans ce pays de piété et de rigorisme, c’est la plus incongrue, la plus insupportable, la mort maudite par excellence, le suicide: le fils du boulanger vient d’être trouvé au bout d’une corde. Le poème de Belgacem prend tout d’un coup une sinistre épaisseur.

- Mon Dieu, on se suicide à Douz maintenant.

- Oui et de plus en plus. C’est le vingtième cette année.

Brusquement se lève le terrible vent de sable. Le ciel se voile. La petite ville se drape dans un manteau gris de mélancolie. La nature prend le deuil du fils du boulanger.

Quatre misères accablent l’être humain et lui gâchent l’existence, à moins que ce ne soit la même prenant quatre masques : économique, sexuelle, intellectuelle, morale et/ou spirituelle.

Quelle issue en ce monde peut trouver un jeune homme à Douz ou ailleurs, confronté au chômage, ne pouvant se marier, n’ayant pour culture que celle de la vulgarité et pour spiritualité les sermons des imams rédigés au ministère de l’Intérieur ?

Au fait, combien y a-t-il de suicidés en Tunisie ? J’ai essayé il y a bien des années, de le savoir en faisant faire une thèse sur le sujet à une de mes étudiantes.

Abandon de la thésarde : informations impossibles à obtenir. En Tunisie, n’essayez pas de savoir la vérité sur quoi que ce soit. Tous les indicateurs doivent être au vert. Alors disons que ce matin-là, le fils du boulanger ne s’est pas suicidé. Sombre journée.

 

Les flics et les Qawads s’agitent de plus en plus. On ne me lâchera plus d’une semelle, de jour comme de nuit.

Passage obligatoire par la maison de B. Nos pères étaient amis d’enfance, nous continuâmes la tradition. Enfants de dunes, chevauchant nos palmes sèches, faisant des moulinets avec nos sabres de bois ; autant en emporte le sable.

Assis en tailleur mangeant le couscous dans le même plat, nous évoquons ce temps magique. Fin, vif, de l’humour à revendre, une mémoire d’éléphant qui lui fait réciter des centaines de vers de Mathlouthi et autres grands poètes pâtres et paysans que nul ne connaît sauf lui, rimeur à ses heures, pauvre et fier le Merzougui standard quoi ! Quel frémissement d’un destin facétieux a fait de lui un paysan berger et de moi ce que je suis devenu, et non l’inverse ?

Cela ne le gêne pas plus que ça. Et puis il est si fier de son ami d’enfance et de sa réussite. Moi aussi, je suis fier de mon ami qui pense n’avoir pas réussi.

- Vois­tu frère, tu me parles de toutes ces choses, mais je ne te comprends pas. Tu sais, être illettré, c’est comme être aveugle. Je ne vois pas le monde que tu vois. Cela me fait très mal des fois. Alors quand j’ai trop de peine, je vais dans le désert avec mes moutons et mes chèvres et là-bas, je retrouve la paix.

Moi aussi je dois aller dans le désert essayer de retrouver la paix.

Joie du feu de camp, des retrouvailles avec parents et vieux amis, des plaisanteries, du délicieux pain Mella, cuit dans le sable préchauffé au feu de bois, colossal méchoui. Joie des retrouvailles avec l’immensité.

Tous mes instincts de Bédouin remontent du fond d’une mémoire océan sans rivage. Je peux enfin marcher pieds nus dans le sable frais de la nuit.

Sensation primale, probablement une des plus anciennes, des plus constitutives de mon être, unique, indescriptible... Ni le sable de la plage trop lourd, ni le gazon frais coupé trop mouillé, n’en possèdent cette sensualité apaisante, ce même velouté raffiné, léger et subtil.

C’est la pleine lune et je n’en suis que modérément heureux. On y voit comme en plein jour.

- Ne t’inquiète pas, elle se couchera vers deux heures. Dors un peu, je te réveillerai alors.

Je me réveille tout seul. Le froid. Mon dieu, suis-je donc devenu si civilisé ? Comment ai­je pu oublier à quel point on peut cailler dans le désert la nuit, même en plein été.

La lune est enfin couchée et le ciel déploie cette splendeur qui me faisait rêver du désert, sous les toits pentus lourds de neige, qui m’en faisait retrouver le chemin comme une paillette de fer s’en allant retrouver son aimant.

On entend gronder le silence. La majesté du lieu est accablante. Mais quelle infinie douceur. La Voie lactée plonge d’un horizon à un autre en un long collier de perles incandescentes, posé sur le cou de dame nature.

Le ciel si noir en est presque blanc par endroits. Moissonneur d’étoiles, c’est ta chance. Ah voilà, l’étoile dont j’ai fait cadeau à ma fille pour son quatrième anniversaire. Elle me demande souvent de ses nouvelles (la fille, pas l’étoile).

La silhouette du vieil oncle se détache à la lumière des étoiles. Accroupi, il prie, chuchotant à peine les versets du Coran, comme pour ne pas déranger Dieu.

Taieb Salah dit dans l’un de ses romans : On n’a jamais vu le fleuve, la mer, la plaine ou la montagne accoucher de prophètes sérieux. Les prophètes, c’est la spécialité du désert.

Et pour cause, c’est là, la nuit que l’homme est le plus proche du divin. Jamais, je n’ai été aussi proche de l’essence du politique que ce matin, lors de ce forum citoyen spontané. Jamais je n’ai été aussi proche de l’essence du sacré qu’à cet instant.

Réveil aux aurores de mes compagnons. Ablutions et prières pour certains, copieux petit-déjeuner (le reste de l’agneau).

- Tu sais, on aurait du leur amener un peu de viande, les pauvres ! Le froid et un misérable casse-croûte, peut-être même pas de casse-croûte. Quelle vie !

- De qui parlez­vous ?

Éclats de rire.

- On n’a pas voulu te le dire, mais on a été surveillé toute la nuit par une Toyota de la garde nationale.

Retour brutal à la sordide réalité. Accablement. Quel gâchis ! et d’abord de viande.

- Vous auriez du me le dire, je leur aurais porté leurs parts moi ­même. Pauvres agents ! Toute une nuit à grelotter pour tenir à l’œil un homme qui regarde les étoiles. Quel gâchis d’énergie aussi. Que de temps et de ressources perdus par ce régime, à amasser des informations sans intérêt, mais résolument sourd à ce qui se dit tout haut, aveugle à ce qui crève les yeux.

- Ce matin, tu dois aller à Kebili présenter tes condoléances à un confrère dont le frère est décédé. Les gens de Kebili apprécieront.

C’est là qu’ils m’attendaient. Déploiement de force habituel, trois voitures, neuf inspecteurs, la mine des grandes missions.

Il aurait suffi d’une convocation et j’y serais allé à pied. Mais que voulez­vous ? Il faut intimider et pour cela ne reculer devant rien, même pas devant le ridicule. Embarquement immédiat.

Je songe au nombre de fois où j’ai été embarqué... De l’aéroport, de la faculté, de chez moi, de la rue et maintenant d’une cérémonie funèbre. Oh !

Ils ont été toujours courtois et puis comparé à ce qui se fait ailleurs. Un peu de menaces de mort, un peu de prison pour moi, un peu de prison pour mon frère, coupable d’être mon frère, un peu de censure sur tous mes livres, même de médecine, un peu de destruction de mon service, un peu de dispersion de ma famille, un peu de tracts mal écrits, un peu de filatures permanentes, quelques années sans passeport ni téléphone… Des vétilles quoi ! Même si ça dure depuis une décennie. Et puis pour être honnête, ils n’ont pas été toujours aussi méchants. Bien au contraire. Il fut un temps où ils m’invitaient à leurs fêtes pour écouter les discours. Je fus même un décoré culturel. Mais voilà, je me suis montré ingrat, insensible à l’honneur qui m’était fait, mal élevé, grossier personnage, empêcheur de torturer en rond. Un vrai fou.

Ici, souvenir fugace et discrète digression.

L’ambassadeur étranger rassuré au bout d’une heure de discussion, se laisse aller à la confidence :

- Mais docteur, vous n’êtes pas fou.

- Ah bon ! Je devrais l’être ?

- Ben oui, ils nous répètent sans cesse que vous êtes fou à lier.

- De leur point de vue, cela me paraît... normal. La psychiatrie soviétique l’avait bien compris. Camisole chimique pour les opposants et honni soit qui mal y pense. Le propre d’une dictature est de se prendre pour le bien absolu. Qui peut s’opposer au bien absolu sinon un fou et/ou un traître ? Et pour eux je suis les deux à la fois.

Bref, on m’emmène sous bonne escorte au Q.G. de la police de Kebili. Un jeune inspecteur, plein de zèle, me serre de près pour faire barrage à toute tentative d’évasion. La trentaine, il se voit déjà promis à un brillant avenir. Inspecteur divisionnaire à Tunis, qui sait un jour, flic à Paris ou à Berlin, pourquoi pas ambassadeur ?

Je songe en montant les escaliers : Mon Dieu, que va faire le pays de tous ces policiers, surtout des jeunes ? Comment va­t-il les recycler tous, les intégrer dans de travaux utiles ? Surtout comment faire pour que la transition soit pacifique ? Tant de haine, et dans tout le pays, voilà le danger.

Le grand patron m’attend, tendu et plutôt mal à l’aise.

- Docteur, je vous avertis que nous ne tolérerons etc.

Bref je suis indésirable et je dois partir.

Comme l’histoire se répète. C’est dans cette ville que mon père devait pointer régulièrement chez le commandant de la légion étrangère quand il venait au pays ou quand il se faisait arrêter et reconduire « aux frontières » du territoire militaire que cette région n’a jamais cessé d’être.

Petite angoisse. Suis-je ici parce que je le veux réellement ou est-ce encore une de ces répétitions névrotiques où de génération en génération, on explore les mêmes recoins du même échec ? Non, je suis ici parce que je le veux, même si le sourire ironique d’un père mort en exil, flotte dans cet étrange endroit où se continue à un demi siècle d’intervalle la même lutte pour le droit de vivre en dignité.

La devise en Tunisie a semblé un moment être : Pour vivre heureux, vivons couchés. Mais il y a des irrédentistes qui veulent vivre heureux, et debout. Alors, il ne leur reste qu’à acheter leur liberté au prix de leur enfermement, payer pour leur dignité avec leur souffrance, arracher leur entêtement par un combat de tous les instants.

De toutes les façons, il n’y a pas d’autres solution que de continuer. Quelle génération connaîtra enfin la liberté ? Se souviendra-t-elle seulement de ce que cela a coûté ?

Je dois partir mais il me faut d’abord voir Ali Ben Salem Sgaier, cet homme qui a emmené ses enfants au souk de Douz pour les vendre. Une histoire de fou qui a fait le tour du monde.

Acte insensé mais acte plein de sens dans un pays où le dialogue n’existe plus, faute de règles et de mots pervertis et prostitués par le mensonge systématique et permanent.

Accueil ému et émouvant. Le Houch est dans un état de délabrement avancé. Assis en cercle, les hommes y vont des mêmes litanies sur la corruption, l’arbitraire, l’humiliation permanente.

Ali se tait. Douceur et mélancolie donnent à son visage ravagé par une souffrance intérieure, un air de Christ sur sa croix.

- Vois­tu mon frère, cela a été la prison, puis le renvoi de mon poste d’instituteur, puis le harcèlement permanent pour m’empêcher de travailler.

Comment puis-je nourrir mes gosses quand je dois pointer tous les jours à la police. Puis ils donnent cinq ans à celui qui nous donnerait cinq dinars.

J’ai vu mes enfants dépérir, alors je me suis dit je vais les proposer au marché des bestiaux. De toutes les façons, dans ce pays, nous sommes moins que des animaux. Voilà mon fils que j’ai proposé à la vente. Quel âge tu lui donnes ?

- Sept, huit ans.

- Il en a douze.

J’en crois à peine mes yeux et mes oreilles. J’examine l’enfant. Il est en dénutrition protéino-calorique avancée. La faim en Tunisie ! Seigneur Dieu ! Où allons nous ?

- Et après ? T’ont -ils proposé quelque chose ?

- Rien, ils ont simplement fait circuler un bobard selon lequel on m’a fait crouler sous les biens. Que dois-je faire ? Me suicider ?

Brusquement, je comprends le but de toute cette politique insensée : pousser les gens à la violence pour donner à la machine tournant à vide une raison d’exister.

Oh ! mon pays bien aimé. N’explose pas. Retiens­toi. Donne nous encore une chance.

Je ne savais pas à cet instant que je le reverrais de dos dans quelques semaines lors de son procès, qu’il sera condamné à six mois de prison pour avoir refusé de pointer et que ses enfants maigriront encore un peu plus et se coucheront un jour pour ne plus se relever.

Non ! on ne va pas laisser Ali se suicider et ses enfants mourir de faim en silence. On va tous lui acheter ses ­nos ­ enfants.

Pour cela, il vous faut créer enfin ce fond de solidarité avec les victimes de la répression en Tunisie, géré par une association neutre et dont le premier bénéficiaire pourrait être Ali et ses enfants. Pour l’amour de tous les enfants pauvres et malades, faites vite.

Oui, je vous lance un appel angoissé et pressant, surtout pour le petit car il ne meurt pas seulement de faim. Il a une adénopathie cervicale postérieure droite qui m’inquiète et qu’il faut explorer. Inutile de vous dire que la famille n’a pas accès aux soins et que je ne suis plus en mesure de compter sur les amis pour des hospitalisations et des examens à titre complice.

Je quitte Ali la gorge aussi serrée que les poings.

Adieux douloureux à mon pays à bout de patience.

La route ancestrale développe devant mes yeux embués ses longueurs monotones.

Petite anxiété. Ma voiture est si vieille, si mal en point. Que va­t-il m’arriver encore comme pépin ? (1)

Le désert s’estompe doucement. Ouf ! C’est la fin de cette morne steppe de Bhaiers. Voilà les palmiers de Hamma et de Gabès, toujours aussi minces, élégants et hautains.

Ah ! Voilà le bouquet de palmiers de Hchichinet. Ils sont la porte d’entrée du sud (ou du nord). Depuis le temps que je les connais, je donnerais bien un prénom à chaque arbre.

Voilà les oliviers madrés, sérieux et cossus de la région sfaxienne. Voilà ceux du Sahel, mon pays d’adoption, patients, sobres, têtus et ô combien rassurants.

Bonjour les figuiers patauds et quelque peu envahissants de hencha. Bonjour les rugueux amandiers de Borgine. Ce sont des petits jeunes, un peu tête en l’air. Bonjours les modestes cactus de cette route qui me traverse l’âme. Voilà les orangers de Hammamet. On dit qu’ils ont soif et qu’ils sont malades. Sombres perspectives. La vigne est déjà rousse jusqu’à Grombalia. Ah ! Les eucalyptus de Bouargoub.

Il y a cinq ans, j’ai eu des sueurs froides quand j’ai vu des humains les assaillir, les blesser. Heureusement c’était pour les tailler et non pour les arracher.

Jusqu’au croisement de Khanguet, je circule entre une haie d’honneur faite d’eucalyptus fantômes. Il y a trente ans, un imbécile quelconque a décidé de les sacrifier pour plus de bitume. Dans ma mémoire, ils sont toujours debout, majestueux. Bonjour les fantômes.

Voilà la forêt de pins de Bordj Sedria où je venais jouer à Mogli avec mes copains scouts. Là haut, tout à fait vers l’ouest oublié, les châtaignés et le liège où j’aime tant marcher le long des sentiers de l’automne.

Pour moi le mal du pays commence par le souvenir obsédant de ces arbres, balisant à la fois l’espace extérieur et intérieur.

A gauche de la route, sur les pentes de Boukornine, la foret a brûlé il y a trois ans dans le black -out le plus total. Corps calcinés et plaques de pelades. Je préfère songer au cyclamen que je venais cueillir enfant avec les copains.

Voilà l’autoroute. Ici commence la Tunisie qui a bonne mine.

Dans ce genre de décor, une image de notre temps me vient à l’esprit. Le hardware est clinquant mais tous les fichiers à l’intérieur de l’ordinateur sont bourrés de virus.

Dieu ! combien de temps nous faudra-t-il pour réécrire tous les logiciels:politique, santé, éducation, fiscalité, etc.

Mais par dessus tout comment réécrire le premier : le moral ? J’imagine les instructions de ce texte écrit par nous tous, car nous sommes tous et ensemble les sauveurs de la Tunisie :

Tu ne diras plus jamais : frappe pourvu que ce ne soit pas ma tête, mais frapper toute tête c’est me frapper. Tu érigeras en dogme le précepte de Montesquieu : une injustice faite à un seul et nous voilà tous menacés. Tu n’obéiras qu’à la loi juste.

Tu rendras à la langue son usage de toujours. Tu rendras aux mots leur sens habituel. Tu reconstruiras le temple de la loi. Sur ses bases, tu édifieras la République moderne. Les droits de l’homme en seront les piliers. Et dans le forum de sa grandeur, nous nous rencontrerons tous sans exclure personne, pour mieux nous connaître et nous estimer à travers notre diversité. Tu n’accepteras ni intégrisme religieux ni intégrisme laïc, mais imposeras à tous sans exclusive la coexistence pacifique sous la bannière de la loi Démocratique. Tu élimineras la torture en politique, mais aussi ses formes domestiques insidieuses et invisibles de violence faite à la femme et l’enfant. Tu érigeras le long du chemin de la corruption toujours renaissante, les tours de guet, les pièges et ne baisseras jamais la garde. Tu combattras toujours le retour de l’arbitraire car nous sommes tous des dictateurs en puissance. En situation de faiblesse, tu ne te rendras pas. En situation de force, tu ne te vengeras point.

Alors tu n’auras plus honte, tu n’auras plus peur. Alors de peuple sujet, tu deviendras enfin un peuple citoyen.

Oui moi aussi, j’ai fait un rêve. Celui qui nous fait tous avancer comme des somnambules sur le chemin qu’exige l’esprit silencieux du pays.

Une voix chaude s’insinue dans mon subconscient :

- regarde cousin ces étendues désolées. Je vais aller les labourer et les semer bientôt. Si Allah le veut, je ferais une bonne récolte cette année. Dernières réminiscences du voyage. Ultime leçon.

Dans le désert, quelques gouttes de pluie tombent et là où la veille, il n’y avait que rocaille et désolation, surgit comme par enchantement un incroyable tapis de fleurs et de verdure.

Quelques gouttes de liberté et…

Oh ! Fleuris vite pays bien aimé.

****

(1) C’est cette voiture qu’ont choisi de voler des voleurs décidément pas très regardants sur la qualité. Dire qu’il y avait des BMW juste à côté. Enfin elle ira rejoindre le parc des voitures volatilisées de Radhia Nasraoui, Omar Mestiri, Jamel Bida. Vraiment, c’est à se demander ce que fait la police dans ce pays ?






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